00:06
éteignez les lumières fermez votre porte décrochez le téléphone nuit blanche
00:40
L'esprit travaille. Et ma jeune fille avait des crises terribles d'hallucinations, se dressant sur son lit.
01:01
voyant le sang qui tombait du plafond de partout, voyant des tigres qui bondissaient dessus, des lions, des ours qui venaient la démorer, et alors à ce moment-là, criant évidemment, poussant des cris terribles, les cheveux qui lui sortaient de la bouche, elle avait toujours l'impression qu'elle avait sa bouche pleine de cheveux, elle s'arrachait comme ça, n'est-ce pas, pour éliminer ses cheveux qu'elle n'y arrivait pas.
01:23
La presse entière s'est emparée du plus mystérieux et du plus tragique des faits divers de ces dernières années, l'affaire du pain qui rend fou. La paisible petite ville de Pont-Saint-Esprit a été la proie de ce mal inexplicable qui a frappé plus de 200 personnes. Des crises de folie hallucinatoires dues à la présence dans le pain de l'ergotine, le poison des céréales, ont fait plusieurs morts. La vente du pain a été aussitôt interdite.
01:48
Bonjour, bonsoir, bienvenue dans le huitième et dernier épisode de la saison 1 de Nuit Blanche. Nuit Blanche, un podcast disponible tous les soirs de pleine lune pour écouter des histoires vraies qui vous tiendront pendant toute la nuit éveillée. Âme sensible s'abstenir, âme curieuse c'est le moment de frémir. Nous vous invitons dès à présent à mettre un casque audio sur les oreilles pour vous isoler du bruit et de l'agitation de la vie.
02:16
Vous pouvez aussi allumer une bougie comme nous le faisons dans notre studio qui s'habille d'ombres et de lumières vacillantes et hypnotiques. La flamme d'une bougie sera pour ce nouveau récit le symbole d'une lueur d'espoir dans ce qu'on appelle la nuit noire de l'âme. Ce moment précis où notre esprit rationnel s'écroule et bascule dans la folie nous faisant perdre tout contact avec la réalité.
02:42
On peut parfois en revenir ou y rester enfermé, perdu à tout jamais dans les limbes obscures et mystérieux de la psyché humaine.
02:50
On n'est jamais trop prudent lorsqu'on tente de déclencher une crise. Comme je vais le faire maintenant.
03:05
Cette expérience dérangeante et effrayante de la folie, c'est toute une petite ville du sud de la France qui va en faire l'expérience pendant l'été 1951. Ce bourg s'appelle Pont Saint-Esprit. Plus de 300 habitants sont du jour au lendemain entrés dans une profonde démence, ayant pour conséquence de nombreux internements, mais surtout la mort.
03:28
Mais nos cerveaux sont programmés pour l'instinct de conservation de l'espèce empêchant toute forme d'automutilation. Un système contrôlé par une combinaison de signaux chimiques et électriques dans le cerveau. Le blocage de ces neurotransmetteurs par certaines toxines est capable d'entraîner des hallucinations, l'asphyxie ainsi que la paralysie. En gros, cette nouvelle neurotoxine ferme l'interrupteur de l'instinct de survie bloquant des neurotransmetteurs ciblés l'un après l'autre dans un ordre précis afin que l'on s'inflige des blessures à l'issue catastrophique.
04:00
68 ans après les faits, cette histoire hors normes suscite encore de nombreuses interrogations. Que s'est-il réellement passé ? Des explications logiques basées sur des preuves tangibles peuvent-elles être aujourd'hui avancées ? Il est temps à présent d'enquêter et de vous relater les faits. Au micro Anne Flamand, Michael Marquet, à la réalisation, sein de corps, de pont et d'esprit, Franck Pourpris.
04:41
L'histoire se déroule dans un lieu des plus paisibles. Pont Saint-Esprit, un village occitan de 10 000 habitants aujourd'hui, situé dans le département du Gard, à la frontière de l'Ardèche, de la Drôme et du Vaucluse.
04:55
Pont Saint-Esprit se dresse sur la rive droite du Rhône, à mi-chemin entre Orange et Montélimar, au milieu de vastes plaines. La douceur du climat, la présence du fleuve, les terres fertiles qui s'étendent à perte de vue, tout est réuni pour rendre l'endroit des plus accueillants.
05:15
On trouve des traces de présence humaine à Pont-Saint-Esprit depuis l'Antiquité. Les gallo-romains ont établi dans la région de grands domaines agricoles. Ils vivent dans des villes à tout confort et exploitent de vastes territoires sur lesquels ils ont planté des vignes.
05:35
Somme toute, la région n'a pas tellement changé depuis. Aujourd'hui encore, les vignobles s'étalent à perte de vue autour de Pont-Saint-Esprit et la viticulture représente la principale activité économique de la région. La ville va pourtant se hisser au-dessus de son statut de bourg campagnard pendant le Moyen-Âge.
05:57
Je rappelle à l'Assemblée qu'elle a obligation de par la sainte obéissance...
06:02
Et sous peine d'excommunication, de prêter son concours à l'inquisiteur dans sa lutte douloureuse contre l'hérésie.
06:10
À cette époque, Pont-Saint-Esprit s'appelle encore Saint-Saturnin du Port. Et les influenceurs, ce sont les religieux.
06:18
Ce sont eux, par leur présence et grâce à la manne financière qu'ils représentent, qui peuvent transformer une ville de seconde zone en centre de pouvoir. Au Xe siècle, les moines de la très puissante abbaye de Cluny, dont l'influence s'étend de l'Espagne à la Suisse, vont faire de Saint-Saturnin-du-Port une « place to be ». Ils y installent un monastère annexe qui va devenir leur plus importante représentation dans le sud de la France.
06:47
tant de scripts, tant de copistes, de traducteurs, de penseurs, de chercheurs.
06:51
Où donc est la multitude d'ouvrages nécessaires à leur travail ? Et pour laquelle cette abbaye est réputée ? Où sont donc tous les livres ?
07:04
Mais je gage sur ma foi que ce donjon doit contenir bien autre chose que de l'air.
07:13
La ville gagne en influence mais c'est surtout au XIIIe siècle que le destin de Saint-Saturnin-du-Port va définitivement s'élever. En 1265, Alphonse de Poitiers, le frère du roi Louis IX, qu'on appelle plus volontiers Saint-Louis, ordonne la construction d'un pont.
07:33
Le pont devra relier les deux rives du Rhône au niveau de Pont Saint-Esprit sur la rive droite et Lamotte du Rhône sur la rive gauche. Il est avant tout destiné à simplifier la vie des pèlerins qui font route vers Saint-Jacques-de-Compostelle et qui doivent pour l'instant traverser le Rhône par bac. Mais la navigation est périlleuse à ce niveau. Le débit du fleuve est important, le courant est rapide et les naufrages sont fréquents.
07:59
Pour les mêmes raisons, le projet d'un pont à cet endroit est particulièrement audacieux et sa construction se révélera passablement ardue. ...
08:15
Il faudra 44 ans, de 1265 à 1309, pour ériger les 26 arches et bâtir les 919 mètres du pont Saint-Esprit. Deux légendes se disputent l'origine du nom du pont. La première raconte que Jean de Tillange, le chef religieux de Saint-Saturnin-du-Port, avait d'abord refusé la construction de l'ouvrage d'art, avant de finalement changer d'avis grâce à une inspiration venue tout droit du Saint-Esprit.
08:55
L'autre histoire est plus épique encore. La construction du pont et le fait de dompter le cours impétueux du fleuve à cet endroit-là seraient tout simplement une victoire du Saint-Esprit sur le diable.
09:08
Merveille d'architecture ou victoire sur le démon, en tout cas le pont fait, dès le début du XIVe siècle, la fierté de la ville, si bien qu'elle est elle-même rebaptisée Pont Saint-Esprit.
09:22
Elle est belle, n'est-ce pas ? Quand une femelle, par nature si perverse, devient sublime de par sa sainteté, alors elle peut aussi être le plus noble véhicule de la grâce.
09:43
Le pont devient un lieu de passage stratégique. C'est le seul pont de pierre entre Lyon et la Méditerranée, et un point de passage obligé entre la Provence et le Languedoc. Quiconque souhaite traverser le pont doit s'acquitter d'une taxe, ce qui fera très bientôt la fortune de la petite ville.
10:00
Pont Saint-Esprit conserve une importance stratégique, politique et économique jusqu'à la fin du XVIe siècle, et puis les choses changent. Les centres du pouvoir se déplacent, la ville perd peu à peu de son importance pour redevenir un bourg de province sans rien de particulier. Au cours de la Révolution française, les instances révolutionnaires qui cherchent à effacer les signes de domination du pouvoir religieux décident de rebaptiser la ville. Pendant un temps, la commune s'appelle Pont-sur-Rhône, mais ça ne durera pas.
10:31
La vie poursuit paisiblement son cours à Pont-Saint-Esprit, puis la Deuxième Guerre mondiale éclate. La ville n'échappe ni au rationnement, ni aux privations, ni à l'ambiance délétère faite de peur et de méfiance. Comme partout ailleurs en France, les jeunes sont mobilisés et envoyés au front.
10:50
En l'espace de six ans, la ville perd 10% de sa population.
10:54
À l'assassin anonyme, il fallait du sang.
10:57
Oiseau de sang, oiseau noir, corbeau. C'est elle le corbeau. C'est faux, c'est énorme. C'est vous que j'avais mis à l'aide. Moi, c'est fou.
11:15
La fierté des habitants de Pont-Saint-Esprit va définitivement vaciller le 15 août 1944. Ce jour-là, les armées alliées débarquent sur les plages de Cavalers, de Saint-Tropez et d'autres lieux du Var. L'état-major veut détruire les ponts qui enjamment le Rhône pour couper la retraite des Allemands. Peu avant 13h, une centaine d'avions font irruption dans le ciel spiripontin. Un témoin racontera plus tard qu'il aperçoit soudain une vague dont les ailes brillent au soleil.
11:46
Les bombardiers lâchent un tapis de bombe sur pont Saint-Esprit, heureusement quasi désert. Par un heureux hasard, le jour du bombardement est aussi celui de la fête de la Vierge et de très nombreux habitants en ont profité pour se rendre à la campagne.
12:14
Les bombardements font 19 morts. Quant aux dégâts matériels, ils sont colossaux. Le pont est partiellement détruit, le centre-ville n'est plus qu'un champ de ruines. Pont Saint-Esprit est meurtri, son précieux pont est irrémédiablement estropié. Un pont provisoire est mis en place pour permettre la circulation et bien plus tard, la fierté d'Espiripontin sera restaurée, le pont sera reconstruit et il sera même classé monument historique en 1966.
12:44
La première armée française, je vous ai dit il y a un mois, quel est son alliage et le creuset de sa fusion, de quelle gloire elle a déjà paré ses drapeaux. Après les batailles d'Afrique et d'Italie, après Toulon et Marseille, après la poursuite qui, pour la première fois, l'unit miraculeusement aux forces françaises de l'intérieur, De la Provence au Vaule, elle vient de remporter une magnifique victoire.
13:21
Plusieurs centaines de villages délivrés, plus de 20 000 prisonniers, 15 000 cadavres allemands jonchant le terrain de la lutte. Voilà le bilan d'une bataille française.
13:32
27 août 1944, c'est enfin le jour de la libération. Ce jour-là sort aussi la toute première édition du journal, le Midi Libre, imprimé sur une seule page recto verso à cause de la pénurie de papier. Le premier comité départemental de libération se réunit le 2 septembre 1944 et on fête la liberté retrouvée.
13:58
En rentrant d'un périple de 40 000 kilomètres qui le mena de capitale en capitale à travers les deux Amériques, le ministre du ravitaillement, M. Pinault, ramenait aux Français des espoirs, des promesses et des certitudes. Pour cette France, où les biens les plus primitifs sont devenus rares, les États que la guerre ou l'occupation ont moins appauvris ont accepté de faire un effort considérable. Le Canada et les États-Unis commencent à charger à destination de nos ports le blé qu'ils nous livreront mensuellement à raison de 140 000 tonnes pour la métropole et 200 000 tonnes pour l'Afrique du Nord.
14:31
Tout comme les nombreux survivants de l'enfer de la guerre, qu'ils soient de simples citoyens ou soldats, la France, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, est meurtrie. Pendant qu'on s'occupe des blessés, pendant qu'on tond des femmes, pendant qu'on organise de grands procès, on fait le bilan de tout ce qui peut encore fonctionner, de ce qui tient encore debout. Le constat est là, le plus grand défi des dix prochaines années est, en 1945, de reconstruire la France. Plusieurs villes ont été détruites, comme Caen, Brest, Le Havre ou encore Royan, anéantis à plus de 70%.
15:07
Les chiffres donnent le vertige. 1850 communes ravagées, 2 millions d'habitations détruites et des milliers d'habitants qui manquent de tout sont dans la rue.
15:22
Concernant le département du Gard où se trouve la petite ville de Pont-Saint-Esprit, une recense. 1523 arrestations, 92 personnes exécutées, 518 Français déportés en Allemagne, dont 264 pour fait de résistance.
15:39
Ici Radio Diffusion Française. Veuillez écouter une allocution du général de Gaulle, président du gouvernement provisoire de la République française.
15:52
L'hiver qui vient nous place devant de plus grands soucis publics et privés. Gagnons le sommet d'où l'on voit l'ensemble. Nous serons ensuite plus hardis à regarder en face les difficultés qui subsistent et qui sont l'inévitable lot d'un peuple en plein redressement.
16:18
Le gouvernement en place à l'époque décide pendant les années 1945 et 1946 de nationaliser des pans entiers de l'économie du pays, dont le crédit, l'énergie, le transport aérien et automobile avec Renault. Le gouvernement provisoire de la République française s'engouffre dans une véritable spirale interventionniste à coup de crédit public et avec l'aide américaine consentie au titre du plan Marshall.
16:47
Cette après-seconde guerre mondiale est connue sous le nom des Trente Glorieuses. Un nom donné par l'économiste français Jean Fourastier et qui désigne une période pendant laquelle les conditions de vie se sont améliorées et les outils de production se sont modernisés. Un vent frais de progrès souffle à présent sur la France avec la promesse que tout le monde puisse en profiter.
17:12
tout le monde, ou presque. Ce qui est sûr, c'est que dans la petite ville de Pont-Saint-Esprit, les effets bénéfiques de tous ces changements tardent à se faire ressentir.
17:23
En France, en attendant la prochaine moisson, la bataille du pain se fait dur. On a revu les boulangeries fermées et ses attentes interminables. Il appartient aux paysans français de faire un nouvel effort. Cet effort, ils l'ont entrepris. La nuit, à la lueur des phares, Les tracteurs roulent dans les plaines de Beauce et de Brie. Il s'agit d'activer les travaux pour rater la récolte, pour emblaver plus d'hectares. Et 24 heures sur 24, les tracteurs roulent. Labourer la nuit, semer le jour, dimanche compris, le paysan de France n'épargne rien pour gagner la bataille du pain.
17:58
Bataille silencieuse mais grandiose. Les Français auront-ils du pain toute l'année ? C'est là l'enjeu.
18:08
les 4200 habitants ont retrouvé une vie normale.
18:12
Une vie normale, ou presque. La France est toujours soumise au système de ravitaillement organisé par un État dirigiste qui fixe les prix, les quotas et prend toutes les décisions. Ce système porte le nom de « contrat de subsistance ».
18:28
Il est nécessaire pour garantir une sécurité alimentaire et civile et impose à la filière d'approvisionnement et de production de céréales de fournir les régions les plus défavorisées comme celle du Gard afin que les boulangers puissent produire du pain pour la population locale. Un décret paru le 28 juillet 1949 précise À compter du 1er août 1949, le ravitaillement en farine sera assuré soit par l'Office interprofessionnel des céréales, soit par les ventes directes de la minoterie aux boulangers.
19:01
Nous sommes en démocratie, chacun peut avoir ses idées et a le droit de les faire valoir. Mais l'unité nationale signifie en premier lieu que l'intérêt commun doit s'imposer à tout le monde.
19:18
Or, l'intérêt commun, c'est aujourd'hui, à l'intérieur, le plus grand effort possible, notamment dans la production.
19:27
Pour le département du Gard et la petite ville de Pont-Saint-Esprit, ce sera l'office qui sera chargé de cette mission, avec une qualité de farine plutôt irrégulière.
19:38
En France, le pain est une denrée essentielle et il revêt à de nombreuses périodes de troubles un caractère politique. C'est ce qu'on appelle d'ailleurs la bataille du pain.
19:50
Les paysans doivent redoubler d'efforts pour nourrir 40 millions de bouches. Des bouches qui font parfois la grimace, car le bon pain frais n'est pas sur toutes les tables de l'Hexagone, malgré ce que clame le gouvernement dans plusieurs campagnes de communication, au bon goût de propagande. On peut lire dans les journaux de l'époque « Le pain est bon » ou encore « L'ami du matin, c'est le pain ».
20:15
J'ai commencé sans rien, dans un local minable.
20:18
Alors si j'ai la plus belle affaire de la région, c'est que les clients ne s'y trompent pas. Je ne serai pas un feignant avec ma réputation.
20:25
Mais les Français ne sont pas dupes et la qualité du pain est souvent remise en question. Mauvais pain, mauvais gouvernement disait-on.
20:34
C'est à cette époque, au début des années 50, qu'une nouvelle lubie fait son apparition dans la population et elle va fortement bousculer les filières des artisans boulangers et de producteurs de blé. Les consommateurs ne veulent plus de pain noir à l'ancienne qui a le goût de la guerre et des tickets de rationnement mais du pain blanc, symbole d'abondance et de pureté. C'est ce pain nouveau, croustillant, léger, autant apprécié par les yeux que par les ventres, que l'on vend à présent dans les boulangeries de Pont-Saint-Esprit.
21:09
Vous mangez tous la même chose ? Vous croyez qu'on est à la carte ? À part le pain, bien sûr. Le pain ? Mais il est aimoufable sur le pain.
21:22
Août 51, l'été joue une partition sans fausse note sur tout le sud de la France. La chaleur est présente sans être écrasante, une trentaine de degrés en moyenne au plus fort de l'après-midi. À intervalles réguliers, des averses viennent rafraîchir l'atmosphère et réapprovisionner les stocks d'eau potable. Les habitants de Pont-Saint-Esprit se préparent pour les vendanges qui auront lieu dans quelques semaines. Mais dans l'immédiat, ils se préparent aussi à réveillonner.
21:50
Le 15 août, dans cette commune rurale et très catholique du Gard, on célèbre la fête de la Vierge. L'humeur légère des habitants va pourtant être troublée par une série d'événements inhabituels.
22:03
Oh, les petits choux, comme ils sont jolis ! Vous me les cachiez ? Allez, mettez-moi en deux. Non, trois. Excusez-moi. Qu'est-ce qui lui arrive ?
22:30
Demain matin, je serai pour le taux d'alcool dans le sang.
22:38
L'examen toxicologique prendra une semaine. 12 août 1951. Parmi les trois médecins que compte Pont-Saint-Esprit, celui qui est de garde en ce dimanche va connaître une journée étonnamment agitée. Plusieurs patients lui signalent souffrir de douleurs gastriques. Certains font également état de léger malaise. Des symptômes gênants, mais pas graves, qui n'alarment pas le praticien.
23:01
Il pense à une légère intoxication alimentaire. Il prescrit des purges. De nombreux patients se soignent à grand renfort de tisane, dont ils tiennent la recette secrète de leur grand-mère.
23:15
Sur ce papier est noté le nom d'un remède. Il est très courant en ville. Deux garçons...
23:24
T'escorteront. Pour te guider, effie-toi au bruit de la rivière. Une demi-journée de marche te mènera jusqu'à une route cachée. Tes deux accompagnateurs n'iront pas plus loin. Ils t'attendront là, toi. Et toi seul, tu emprunteras cette route. Et reviens au plus vite.
23:51
Les symptômes les plus bizarres sont signalés chez deux enfants, deux frères d'une dizaine d'années. Le premier, assis dans son lit, regarde la neige tomber. Le second voit des petits oiseaux pépiés aux quatre coins de sa chambre. Là encore, le médecin n'est pas inquiet. Ça doit être le soleil qui a tapé un peu fort sur la tête de ces deux garçons à l'imagination fertile. Dans l'ensemble, tous ces incidents passent inaperçus.
24:31
Le même jour, à une trentaine de kilomètres au sud, un autre incident se produit à Saint-Genèse de Comolas. Un boulanger se plaint au maire de la qualité de la farine que le répartiteur lui a livrée. La farine a un aspect bizarre, elle pue, à tel point que le boulanger refuse de s'en servir pour en faire du pain.
24:58
Le maire va signaler l'incident, mais là encore, outre un artisan contrarié, personne n'a de raison de s'alarmer. 15 août 1951. À Pont-Saint-Esprit, comme dans toute la région, on célèbre la fête de la Vierge. Les habitants ont dressé de grandes tables autour desquelles ils se réunissent en famille ou entre amis.
25:25
On ne mange pas encore tout à fait à sa faim en 1951, mais depuis plusieurs jours, on met les petits plats dans les grands pour préparer un repas de fête. Au centre des tables bien garnies, du pain blanc, chaud et croustillant. On en mange tellement qu'on n'hésite pas à aller en racheter directement chez le boulanger, même en plein milieu de la nuit.
25:57
Le lendemain pourtant, quelque chose ne va pas. De nombreuses personnes sont malades. Vomissements, coliques, insomnies, les symptômes se multiplient et touchent, cette fois, plusieurs dizaines de personnes.
26:09
Combien de personnes sont atteintes à votre avis ? Environ une centaine entre mes patients et ceux de mes confrères. Et parmi eux, combien de cas alarmants ? Dix peut-être, mais il y a surtout le décès fulgurant de Gilbert Pujol. À condition que ce soit bien le pain qui l'ait tué.
26:24
Acte 2 Dans les jours qui suivent, les choses semblent s'aggraver. On passe de cas isolés à une véritable épidémie. Le 17 août 1951, les cabinets médicaux du Bourg sont pris d'assaut. Les symptômes constatés sont les suivants. Nausées, vertiges, insomnies, sudations malodorantes, tremblements et douleurs abdominales. Dès le 19 août, M. le maire est prévenu de la situation.
26:52
Résumant.
26:54
De nombreuses personnes font une digestion, ce qui est très banal. Il y a eu un décès, probablement sans aucun rapport. Or, la France entière est en émoi à cause de cette affaire, ce qui est tout à fait disproportionné. Et pourquoi ?
27:07
Parce que l'information a été faite de façon très maladroite. C'est-à-dire, pour l'instant, c'est pas tellement occupé de la communication. On a préféré d'abord s'occuper de protéger la population. Résultat, vous avez créé un climat de panique.
27:16
Écoutez, devant une grave alerte de santé publique, il y a deux attitudes. Soit on décide d'agir, soit on fait l'autruche. Mais on peut agir...
27:24
Avec subtilité.
27:27
Nous sommes au moins d'outre, les journalistes n'ont rien à se mettre sous la dent. Il faut être prédents. Désormais, cessez de communiquer avec eux.
27:32
Dans un article paru le 15 septembre 1951 dans le British Medical Journal, il est mentionné que le cœur des patients battait anormalement à moins de 50 pulsations par minute, que leurs tensions artérielles étaient basses, que les pieds et les mains étaient étrangement froids, sans oublier une température corporelle qui flirtait avec les 35 degrés.
28:00
Certains patients sont même hospitalisés à Nîmes et Montpellier pour des complications cardiovasculaires. L'inquiétude vire la psychose lorsque le 20 août, un premier malade meurt. C'est Félix Mison, un agriculteur de 55 ans, domicilié à Carsan, un petit village situé à 2 km de Pont-Saint-Esprit.
28:21
La presse entière s'est emparée du plus mystérieux et du plus tragique fait d'hiver de ces dernières années, l'affaire du pain qui rend fou.
28:29
La paisible petite ville de Pont-Saint-Esprit a été la proie de ce mal inexplicable qui a frappé près de 200 personnes. Des crises de folie hallucinatoires dues à la présence dans le pain de l'ergotine, le poison des céréales, ont fait plusieurs morts.
28:43
Mardi 21 août 1951, l'information est relayée dans la presse locale. Un article dans le journal Le Midi Libre parle d'un mystérieux mal qui se propage dans la population de Pont-Saint-Esprit. Le journaliste évoque la possibilité d'une intoxication alimentaire, chose courante à cette époque à cause de la fragilité sanitaire et alimentaire qui touche les régions rurales.
29:08
Les gendarmes cherchent à identifier l'origine de l'intoxication. Ils pensent d'abord aux conserves, dont la consommation est encore très fréquente dans l'après-guerre et la confection pas toujours faite dans les règles de l'art. Mais certains malades n'en ont pas consommé.
29:25
Toujours ce 21 août 1951, submergés par les consultations, les trois docteurs de Pont-Saint-Esprit, Dr Gabay, Vieux et Champot, décident de se réunir pour partager leur information sur cette curieuse épidémie et mettre en place un plan d'action. On compte déjà un mort, 130 personnes intoxiquées et 6 malades hospitalisés, dont 3 enfants.
29:51
Rapidement, une conclusion s'impose. Tous les patients ont consommé du pain. Et pas n'importe lequel. Du pain acheté chez Roquebriand, un boulanger installé sur la grande rue de Pont-Saint-Esprit est considéré comme l'un des meilleurs de la ville. Il y a quelque chose que je ne sais pas dire.
30:11
Cette nuit-là, j'ai vu des taches bizarres sur les sacs de farine.
30:14
Mais pourquoi tu ne me laissais pas montrer ? Vous étiez énervé. Ensuite, j'ai oublié. Je devrais le dire au commissaire, vous croyez ?
30:35
Les symptômes, tout comme l'angoisse, s'intensifient. On aperçoit des habitants très agités qui se baladent tard, très tard dans les ruelles sombres du bourg. Ils parlent, beaucoup même. On sent comme une agitation dans l'air que les calmants et somnifères n'arrivent pas à endiguer.
30:53
Une couturière prise d'insomnie rattrape tout le retard accumulé en une seule nuit. Elle travaillera sans s'arrêter jusqu'à l'aube. Dans la rue d'à côté, un homme ne reconnaît plus les membres de sa famille. On raconte aussi cette histoire du garagiste qui, pris d'une crise nerveuse, se met à déchirer les draps de son lit.
31:37
Dans la torpeur de l'été, une autre affection touche la population spiripontaine, plus étrange encore. Des personnes sont victimes d'hallucinations. Certaines entendent des musiques célestes, d'autres parlent avec des esprits désincarnés. Parmi les témoignages qui sont parvenus jusqu'à nos jours, Il y a aussi celui d'un homme qui affirme pouvoir écouter la radio avec ses pieds.
32:11
Ce sont ses doigts de pied qui font office d'antenne réceptrice.
32:19
L'ambiance est surréaliste. On passe vite du rire au doute, puis du doute à une inquiétude profonde. Les animaux, eux aussi, ne sont pas épargnés par cette épidémie de folie. Des poules sautent dans tous les sens. Un chien attaque des arbres, puis son maître. Il est abattu d'un coup de fusil.
32:48
Les choses dégénèrent rapidement et les médecins sont désemparés. Tout autant que le maire qui, par précaution, décide de faire interdire le pain à Pont-Saint-Esprit.
32:58
D'accord. Arrêtez le municipal de fermeture. En vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous, maire de Pont-Saint-Esprit, décrétons que M. Doulanger devra fermer son commerce sans délai. En raison de suspicion d'intoxication.
33:17
Les farines et le pain qu'il détient seront saisies.
33:22
Et la boulangerie ne pourra ouvrir qu'après autorisation.
33:26
Dans son édition du 22 août 1951, le journal Le Monde évoque dans ses pages l'affaire et indique que le service des fraudes a fait des prélèvements dans le fournil d'une boulangerie de Pont-Saint-Esprit. Voici ce que dit l'article.
33:40
La vente du pain a été aussitôt interdite et à Pont-Saint-Esprit, les biscottes ont complètement disparu.
33:49
Jeudi 23 août 1951.
33:52
La situation se dégrade encore. Le journaliste du Midi Libre explique que certains malades sont dans un état fébrile et d'énervement inaccoutumé qui ne s'était pas manifesté jusqu'à présent.
34:03
Le même jour, le doyen de la faculté de Montpellier est dépêché sur place. Le docteur Giraud constate à son arrivée que les symptômes psychiatriques commencent à prendre le dessus sur les symptômes physiques, ce qui est plutôt inquiétant. Mais ce qu'il ne sait pas encore, c'est que le pire reste à venir.
34:23
Je vous en supplie, à l'aide !
34:26
Regardez-moi !
34:27
Je ne suis pas des mentes !
34:30
Je ne suis pas des mentes !
34:31
Regardez-moi !
34:32
Le point de déclenchement peut se trouver n'importe où dans l'anatomie féminine.
34:46
La plupart du temps sur la poitrine, toujours entre les culs. Au niveau des horaires. Le pire, c'est la nuit du vendredi 24 août 1951, que le médecin Albert Gabay décrira plus tard comme « ma nuit d'apocalypse ».
34:58
En début de soirée, Pont Saint-Esprit semble pourtant calme, ou du moins plongé dans un calme tout relatif si l'on tient compte de l'agitation des derniers jours.
35:26
Le silence se brise un peu avant minuit. Des cris résonnent dans les rues du Bourg, puis en l'espace de 15 minutes, une dizaine de personnes sortent de chez elles en appelant au secours. Il faut dire que l'étrange contamination qui touche la ville depuis quelques jours touche à chaque fois 4 à 5 personnes au sein de la même famille. Les membres ne font pas tous leurs cris en même temps et pendant leurs quelques moments de lucidité, parents, enfants, frères et sœurs s'observent les uns les autres et guettent l'éruption de nouveaux symptômes.
35:56
Et ce soir-là, les symptômes vont dépasser tout ce qu'ils ont connu jusqu'à présent.
36:21
Les hallucinations, qui étaient jusque-là plutôt bon enfants, tournent à l'angoisse absolue. Dans les délires de certains malades, le monde entier brûle. Du feu dans leurs membres, des fleurs géantes qui éclatent en flammes, du feu qui ronge leurs habitations. Certains ont même l'impression que le feu brûle à l'intérieur de leur propre corps.
36:42
Quand ce n'est pas le feu, les gens sont envahis par d'autres visions terrifiantes. Une jeune fille se voit assaillie par des bêtes sauvages. Un homme pense être poursuivi par des démons. Des gens voient leur corps s'ouvrir en deux et des serpents en sortir. Certaines personnes voient du sang couler des murs et du plafond. D'autres ont le sentiment que les murs de leur logiste rapprochent jusqu'à les écraser. Une femme se jette contre les murs de son habitation. Elle se brise trois côtes.
37:10
Le facteur est persuadé qu'il rétrécit. Il finira interné à Montpellier. Un enfant de 11 ans essaie d'étrangler sa mère, qu'il prend pour un monstre. La panique s'empare de Pont-Saint-Esprit. En quelques heures, une centaine de personnes est prise d'hallucination.
37:26
Ne touchez pas !
37:28
Laissez-moi !
37:35
Laissez-moi !
37:36
Aidez-moi ! Aidez-moi !
37:38
Aidez-moi ! Aidez-moi !
37:43
Les gens sortent de chez eux pour échapper à ces visions d'horreur. Dans le centre-ville se déroulent des scènes proprement surréalistes. Des habitants débraillés, en chemise de nuit ou à moitié nus, déambulent sans but. Ils sont en proie à l'insomnie et au délire. Ils parlent seuls, ils hurlent et ils gesticulent dans le vide. Le maire Albert Hébrard est réveillé par toute cette agitation.
38:13
En plein milieu de la nuit, il contacte la préfecture pour demander des renforts de gendarmes et de pompiers. Dépêché sur place, le capitaine Bertrand, un officier, témoignera plus tard dans la presse. L'atmosphère est vraiment très étrange. Dans les habitations, toutes les lumières sont allumées, personne ne dort. Le maire est dans la rue, il tente de rassurer les habitants.
38:40
Les pompiers découvrent un homme d'une quarantaine d'années ligoté sur une charrette en train d'hurler. À côté de lui, deux hommes du même âge essayent de le ramener à la raison. Une femme, que le capitaine Bertrand décrit comme possédée, court à côté d'une fontaine.
38:55
C'est rien, c'est rien, c'est rien, je suis médecin, je suis médecin, je vais vous conduire à l'hôpital. Je suis médecin, je vais m'occuper de vous, d'accord ?
39:07
Ça va bien se passer, je vais vous aider, je vais m'occuper de vous, d'accord ?
39:12
Complètement pris dans leur délire, certains habitants frôlent la mort de peu. José Puch, un Espagnol de 43 ans, enjambe la fenêtre de son appartement situé au deuxième étage. Certains témoins racontent qu'il se prend pour un avion à réaction. Pour d'autres, il veut imiter le vol gracieux de la libellule.
39:31
Peu importe le modèle, au fond, José Puche, persuadé qu'il peut voler, saute par la fenêtre. Il tombe lourdement, il se brise les deux jambes. Et pourtant, il se relève. Il parcourt 50 mètres sur ses jambes brisées avant d'être enfin maîtrisé par les pompiers.
39:46
« Je vais te triper, espèce de rancis, détritus, ordure ! Je vais te craver, salope ! À l'abordage, mon sabre !
39:59
»
40:01
Gabriel Validir, un ouvrier du canal, est lui aussi sujet à une crise de paranoïa violente et soudaine. Il quitte son domicile pour aller se jeter dans le Rhône. Ceux qu'il croise l'entendent dire « Je suis mort, ma tête est en cuivre et j'ai des serpents dans le ventre ».
40:21
Au fil des heures, les patients affluent en direction de l'hôtel Dieu, l'hôpital de Pont-Saint-Esprit. Le nom d'hôpital est d'ailleurs un peu optimiste pour cet établissement tenu par des religieuses en grande cornette blanche, plus habituées à torcher des retraités qu'à devoir gérer des urgences psychiatriques.
40:49
Dans la nuit du 24 août, les malades s'entassent à un rythme effréné. Il en arrive même en brouettes et en carrioles, de Pont-Saint-Esprit, mais aussi des villages alentours.
41:00
On est débordés, ça n'arrête pas depuis 7 heures du soir. C'est l'apocalypse, c'est un cauchemar. On a besoin d'évacuer les malades en urgence, on a besoin de médicaments, on a besoin de tout.
41:12
Les soeurs sont dépassés, les médecins sont perdus. Les barbituriques qu'on donne aux malades sont sans effet sur les hallucinations et les insomnies. Comme on manque de bras pour maîtriser les malades, on appelle des ouvriers à la rescousse pour servir d'infirmiers psychiatriques. En s'y mettant à plusieurs, ils parviennent à attacher les patients qui se débattent ou qui veulent sauter par la fenêtre. Il faut parfois 14 personnes pour en maîtriser une seule.
41:40
Il y a des patients partout, dans les chambres, dans les couloirs et jusque dans les jardins de l'hôpital. Vers une heure du matin, on pense la situation sous contrôle. Les médecins et les bonnes sœurs respirent un peu. Et puis soudain, sans raison apparente, des malades qui étaient calmes jusque-là se lèvent de leur lit. Ils déchirent leurs draps, ils se tapent la tête contre les murs.
42:06
Il y en a qui arrivent encore, ça finira jamais.
42:08
Certains crient dans les couloirs et dans les escaliers, d'autres grimpent aux arbres du jardin, à moitié nus. Josépuche, l'homme avion, ou l'homme libellule, est lui aussi très agité. Même sanglé sur son lit, il réussit à briser son plâtre pour faire une nouvelle fugue. À deux heures du matin, une quarantaine de personnes est à nouveau en plein délire et la folie s'empare de l'hôpital.
42:47
Le maire, désemparé, veut obtenir une autorisation exceptionnelle pour hospitaliser de force les cas les plus aigus de démence.
42:57
Dans un premier temps, la préfecture refuse. La procédure exige de remplir un dossier individuel pour chaque patient.
43:04
Mais la ville vient de vivre la nuit la plus terrifiante de son histoire. Et vous continuez à douter de la gravité de la situation ? Non mais vous avez su des consignes ou quoi ? Je vous interdis. Vous avez vos propos, monsieur le maire.
43:12
Devant l'urgence et l'ampleur de la situation, le maire contacte le ministère de la Santé, qui finit par lui délivrer une autorisation spéciale pour tous les patients les plus atteints.
43:24
Au matin du samedi 25 août, Pont-Saint-Esprit est envahi par un balai d'ambulances. Elles amènent des infirmiers et des camisoles de force et repartent avec les patients les plus atteints. Les sources diffèrent, mais on estime qu'entre 30 et 50 personnes seront internées en psychiatrie. Nous sommes Foucard.
44:16
Dimanche 26 août, on enregistre deux nouveaux décès liés à l'affaire. Un couple de septuagénaires hospitalisés à Montpellier.
44:26
Si on reste dans ce bled, on n'a aucune chance de s'en sortir. Je ne sais pas ce que c'est que ce truc, mais apparemment à 150 km d'ici, il ne se passe rien.
44:41
1983, à l'affiche dans les cinémas, « L'été meurtrier » avec Galabru, Adjani et Souchon.
44:49
« L'été meurtrier », c'est le titre parfait pour cette tragédie du mois d'août 1951 à Pont-Saint-Esprit. En cette fin d'été, le bilan est le suivant. 300 personnes intoxiquées, 50 personnes internées dans des hôpitaux psychiatriques de la région, mais surtout 7 morts, dont 2 par suicide.
45:10
Oui, Pont-Saint-Esprit a perdu l'esprit et sa tranquillité. Les effets ne vont finalement disparaître qu'à la fin de l'année. La police est sur place avec des enquêteurs, des experts, des médecins, mais aussi un nombre impressionnant de journalistes. Depuis les premiers articles du Midi Libre, la presse nationale a elle aussi relayé l'affaire, l'affaire du pain qui rend fou, car c'est la première hypothèse plausible qui court dans les rues de la ville. Il s'agirait d'une intoxication alimentaire à l'ergot de seigle.
45:45
J'ai trouvé !
45:47
Voilà ! Voilà quoi ? Ne nous faites pas l'en lire, chers confrères.
45:53
L'origine de l'intoxication, c'est ça ! L'ergot de seigle. C'est scène de folie collective. C'est l'ergot ! Une maladie qu'on croyait disparue depuis le Moyen-Âge. Le mal des ardents.
46:06
On parle de l'affaire dans le journal La Provence, dans l'hebdomadaire de la région parisienne, l'écho Nogentet. Dans son édition du 22 août 1951, Le Monde indique que le service des fraudes a fait des prélèvements dans le fournil d'une boulangerie de la petite ville.
46:23
La vérité, monsieur le juge, c'est que dans ce pays, la distribution de la farine, c'est un bordel pas possible. Très difficile de déterminer avec précision d'où venait la farine toxique.
46:32
C'est pour des histoires de pain que naissent les révolutions.
46:34
Les enquêtes, les articles, les interviews se propagent aussi vite que cette étrange épidémie de folie.
46:42
De son côté, le Midi Libre, qui suit l'affaire de près depuis la mi-août, fait un article sur un habitant qui dit avoir des hallucinations qui lui font voir tout à coup de grands bouquets de fleurs d'où sortent de hautes flammes rouges. Il voit également ses interlocuteurs avec de grosses oreilles ou un gros nez.
47:03
Ils me poursuivent.
47:05
Ils me réveillent sur des fusils.
47:08
Qui ? Eux !
47:16
Dans l'édition du journal François du 27 août 1951, on est formel. L'ergot est bien le poison du blé de Pont-Saint-Esprit. De son côté, le Figaro titre « Les parasites du blé sont bien les seuls responsables des empoisonnements de Pont-Saint-Esprit ».
47:35
Dans la Libre Belgique du 28 août 1951, un gros titre fait frémir la population. 200 habitants de Pont-Saint-Esprit dans le Gard, gravement intoxiqués par du pain, 3 morts, nombreux cas d'hallucinations. 30 août 1951, un autre journal local titre « La série noire des intoxications, le pain maudit a fait hier une quatrième victime, M. Joseph Moulin, 25 ans ».
48:04
La France entière est sous le choc. On n'achète plus de pain depuis la tragique intoxication qui touche Pont-Saint-Esprit. Le pain du diable a fait deux nouvelles victimes. Les hôpitaux de la région sont surchargés. On ne connaît toujours pas l'origine de cette hécatombe.
48:18
Le magazine Point de vue image du monde fait le 6 septembre 1951 sa couverture avec ce titre choc. Le pain de la mort.
48:28
En photo, grand format, un homme sur un brancard soutenu par des policiers. Un homme d'une cinquantaine d'années. Il a la bouche ouverte, des yeux sombres qui regardent dans le vide. Mais surtout, il a une expression faciale qui vous glace le sang. Il est terrorisé par quelque chose qu'on ne voit pas à l'image.
48:49
Un détail rend la scène encore plus angoissante. Il lève un bras en l'air au-dessus de sa tête qu'un autre bras vient fermement tenir au niveau du poignet. Cet autre bras est celui d'une personne hors du cadre qui tente de maîtriser ce pauvre homme qu'on emmène à l'hôpital psychiatrique.
49:12
A l'international, le Times relaie l'histoire. A l'époque, on pouvait lire dans ses pages « Parmi les sinistrés, le délire s'est répandu. Les patients tapent sur leur lit, hurlant que des fleurs rouges s'épanouissent sur leur corps, que leur tête s'est transformée en plomb fondu. » Les chefs de rédaction comprennent très vite que ce pain maudit est du pain béni pour la presse qui augmente considérablement ses ventes lorsqu'elle évoque ce scandale à présent d'ampleur nationale.
49:43
On n'hésite pas à rajouter une touche de sensationnalisme dans les photos choisies et les mots employés.
49:49
Vous avez développé ces photos vous-même ? Oui. Est-ce que les journalistes ont vu ça ? Pas encore.
49:56
De son côté, le très sérieux British Medical Journal fait paraître un article sur ce mystère dans son édition du 15 septembre intitulé « Empoisonnement à l'ergot à Pont-Saint-Esprit ». Selon les auteurs de l'article, dont Gabay, le médecin de Pont-Saint-Esprit, les malades sont tous victimes d'ergotisme aiguë. Il s'en réfère aux épidémies de mal désardant, aussi appelées feu de Saint-Antoine, qui sévissaient au Moyen-Âge. Un mal entraînant gangrène et hallucination, en cause sûrement l'utilisation de céréales avariées lors des périodes de mauvaise récolte et de famine.
50:35
L'ergot provoque des gangrènes. Les victimes ont tous l'impression d'être dévorées par les flammes de l'enfer. C'est ce qui m'a mis sur la piste, d'ailleurs. J'ai lu un article récemment...
50:47
Un chercheur suisse, le professeur Albert Weiler, a isolé l'alcaloïde responsable de ses hallucinations. Le LSD, les troubles qu'il décrit sont très proches de ce qu'on a observé ici.
50:57
Mais voilà, cette théorie de l'empoisonnement à l'ergot de seigle ne séduit pas tout le monde. Déjà, en 1951, des voix discordantes se font entendre dans la presse. Dès le 3 septembre, le journal Le Matin s'interroge. Voici ce qui est dit.
51:15
Comment les 13 quintaux de seigle ergotés, mélangés aux 87 quintaux de froment, ont-ils pu, après la mouture, réunir tous les éléments nocifs dans un seul et même sac de farine livré dans le département du Gard ?
51:31
L'ergot de seigle est l'une des pistes sur lesquelles nous travaillons, bien sûr. Mais on a déjà fait beaucoup trop d'annonces à la légère.
51:38
Alors je vous en prie, attendez le résultat de mes recherches, avant toute communication.
51:41
Bien sûr, bien sûr.
51:44
Vous seuls communiquez avec la presse quand vous aurez vos résultats définitifs.
51:47
Après avoir ausculté cette affaire sous l'angle de la presse, voyons ce qu'il se passe en coulisses avec la police.
51:55
Au fait, je crois que je sais ce qui a causé ça. Vraiment ? C'est les plantes. Elles savent libérer des produits chimiques.
52:03
Dès les premiers signes d'intoxication, les habitants signalent aux gendarmes que des événements bizarres se déroulent à Pont-Saint-Esprit.
52:11
Un brigadier à la retraite racontera plus tard au magazine Le Point la frénésie des premiers jours. Après le 15, dit-il, ça n'a plus arrêté. Des malades de partout. L'adjudant posait les questions et moi je t'appelle les procès-verbaux sur place. Auprès des malades alités, la machine à écrire calée sur les genoux. 106 PV en une semaine.
52:32
Tant qu'on ne connaît pas l'origine exacte de l'intoxication, ils restent fermés et les autres boulangers aussi restent fermés.
52:37
Votre maire a commis une grave erreur. Il a créé un climat de psychose au lieu de rassurer la population.
52:40
Le matin du dimanche 19 août, les médecins préviennent le maire, Albert Ebrard, qu'ils pensent que le pain est empoisonné. Le maire alerte le parquet de Nîmes, la préfecture et les services de santé et il demande l'ouverture d'une enquête. Dès le lundi 20 août 1951, par mesure de précaution, les huit boulangeries de la ville sont fermées.
53:02
Le même jour, une terrible nouvelle parvient jusqu'à Pont-Saint-Esprit. Félix Mison, l'un des premiers malades, est mort à l'hôpital de Nîmes. Les viscères du fermier sont expédiés au laboratoire interrégional de toxicologie de Marseille. Cette fois, la justice est saisie. L'enquête judiciaire retire les investigations à la gendarmerie et confie l'affaire à la police judiciaire de Marseille.
53:25
Dès le mardi 21 août, on voit débarquer des inconnus aux mines sombres à Pont-Saint-Esprit. Juge d'instruction, inspecteur de la répression des fraudes et des policiers marseillais sous la direction du commissaire Ségaud. Le commissaire n'est pas très apprécié de sa hiérarchie. On dit qu'il traîne. On lui fait bien comprendre pourtant que cette fois, il faut aller vite. La presse attend un coupable, sa carrière en dépend.
53:50
Je dirais rien.
53:52
Sauf que je sais maintenant d'où viennent les tâches sur les sacs. Les camions. J'ai retrouvé la même odeur que la nuit où j'ai cuis le pain qui tue. Et les mêmes tâches. L'État nous distribue une farine nulle. Ça, on le savait déjà. Mais en plus, il la distribue n'importe comment. Ils utilisent les mêmes camions pour la farine, les désherbants, les produits toxiques. Même les porcs sont mieux traités.
54:14
Si ça se trouve, il est petit monté au poison comme ça, par la négligeance de l'État.
54:17
Le boulanger Roquebriand est interrogé, mais il est incapable d'expliquer pourquoi son pain est soudain devenu toxique. Les autorités prélèvent des échantillons de farine, des restes de pain et même la levure qu'utilise le boulanger. Roquebriand est arrêté et incarcéré.
54:34
Au lendemain de la nuit d'apocalypse, le samedi 25 août, les gendarmes barrent un temps la route nationale 86 à la hauteur de la mode sur Rhône. Le barrage va durer quelques heures, le temps d'évacuer les malades les plus atteints, mais bizarrement, c'est le seul moment où on bloque l'accès à la ville. A aucun moment, Pont-Saint-Esprit n'est mis en quarantaine et les autorités ne semblent pas s'inquiéter que la contamination puisse s'étendre à d'autres villes de la région.
55:02
Vous voulez fermer toute l'alimentation d'eau de la ville pour une simple intuition ? Monsieur le maire, j'ai trois nouveaux cadavres à la morgue en seulement 48 heures. Regardez autour de vous. Ce sont des fermiers qui vivent ici. C'est le printemps, la période des sommeils.
55:16
Si vous coupez l'eau, vous détruisez la récolte. Vous détruisez la récolte et ça, ce n'est pas une simple intuition. C'est un fait.
55:23
Mercredi 29 août, le laboratoire de toxicologie de la police de Marseille livre ses premiers résultats. Il a effectué des analyses sur les échantillons de farine prélevés chez Roquebriand. Le professeur Olivier est catégorique, la farine porte des traces d'ergot de seigle, un champignon capable de provoquer des hallucinations. Dans la foulée, la responsabilité de Roquebriand est écartée et le boulanger est libéré. Mais sa réputation a pris un sérieux coup dans l'aile.
55:52
La police cherche alors à remonter la piste de la farine, visiblement responsable de l'empoisonnement.
56:07
Vendredi 31 août, à 600 km de Pont-Saint-Esprit, près de Poitiers, le commissaire Ségo et ses hommes arrêtent un certain Maurice Maillet. Maurice Maillet est meunier. On le soupçonne d'avoir voulu profiter de la pénurie de blé qui sévit en France pour se faire de l'argent.
56:25
Il aurait acheté un stock de farine de seigle avariée à un agriculteur de la région, Guy Bruer, et il aurait mélangé cette farine pleine d'ergot à la farine de blé avant de l'expédier à Pont-Saint-Esprit. La police tient ses coupables, les deux hommes sont arrêtés devant les photographes de presse. Leur incarcération fait les gros titres.
56:44
Vous, j'ai quelques questions à vous poser. On grain les mouilles tel quel ?
56:51
Bah oui, il est vraiment dégueulasse. Tu as vu ce que j'ai affaîché ?
56:56
Mais excusez-moi commissaire, mais on n'est pas du métier, ça se voit. Et quand je savais, il y en a toujours, moi.
57:02
Surtout dans celui qu'on vive en ce moment. Attends, attends, attends. Le pain, c'est l'aliment de base des Français. Tu veux me dire qu'on bouffe de la merde, c'est ça ?
57:11
On voit les coupables désignés en première page. R. Chafouin, menottes au poignet.
57:16
Pourtant, malgré cette arrestation très médiatique, le dossier judiciaire est vide. Aucune preuve matérielle ne peut être apportée. Le meunier et l'agriculteur sont provisoirement relâchés deux mois plus tard, en octobre 1951.
57:29
Trois morts à présent, messieurs, trois. Moi j'ai le cabinet du ministre, son téléphone trois fois par jour. On en est où de l'enquête ? Les soupçons se concentrent sur quelques meuniers.
57:40
Si la justice est incapable de fournir une quelconque preuve tangible, c'est parce que les prélèvements de farine, que ce soit dans la boulangerie de Roquebriand ou dans le moulin de Maillet, sont faits dans le plus grand désordre. Les échantillons sont mal étiquetés, il est impossible d'établir avec certitude que ceux prélevés correspondent bien à la farine qui a rendu les gens malades.
58:02
De plus, les analyses sont dispersées dans plusieurs laboratoires. Elles sont effectuées sans coordination, selon des méthodes disparates et à des périodes différentes. Plus l'enquête avance, plus les analyses se multiplient et plus leurs résultats sont contradictoires.
58:19
Ces cobayes à qui nous avons injecté des extraits de pain toxique ont reproduit un comportement très proche de celui des victimes. Aujourd'hui, le pain ou poisonné a parlé. La réponse est là.
58:31
L'ergot de seigle. Ce fléau que l'on croyait éradiqué depuis le maliennage, c'est lui le responsable du mal de Pont-Saint-Esprit. Ce parasite végétal produit un alcaloïde très puissant qui provoque des troubles de la conscience.
58:46
Ce serait la perte de raison qui aurait poussé les époux viannés au suicide ?
58:50
Très certainement. Et il vient d'où l'alcaloïde ? Certains meuniers peu scrupuleux mélangent le seigle avec le blé. Et c'est ainsi que l'ergot se retrouve dans la farine.
59:00
Le 3 septembre 1951, par exemple, c'est au tour du laboratoire des subsistances militaires de Marseille de livrer ses conclusions. À la demande de l'ONIC, l'organisme qui distribue la farine, eux aussi ont effectué des prélèvements. Et les militaires sont formels. Les échantillons qu'ils ont analysés ne contiennent pas d'ergot. Certes, les militaires n'ont analysé qu'un seul échantillon, contre deux douzaines pour le labo de la police de Marseille, mais à ce moment-là, personne ne relève ce détail.
59:28
Il n'a trouvé aucune trace d'ergot dans les prélèvements dans cet esprit. Comment avez-vous pu en trouver vous-même ?
59:32
C'est très simple, mademoiselle. Nous avons travaillé sur des échantillons différents.
59:37
Il suffit que la farine soit mal mélangée. Au bas du sac, vous trouvez assez d'ergots pour tuer un régiment, et en haut, rien du tout.
59:43
Les analyses et les contre-analyses vont se poursuivre jusqu'en 1954, et pour chaque résultat affirmant avoir détecté des traces d'ergots de seigle, un contre-résultat est présenté qui prétend que les échantillons sont propres. Au fur et à mesure de l'enquête, d'autres causes sont invoquées pour expliquer l'empoisonnement des habitants de Pont-Saint-Esprit, comme le panogène que nous vous détaillerons plus loin. C'est ça...
60:06
C'est la faute à personne. Tu vas quand même m'expliquer quelque chose. Viens avec moi. C'est quoi ça ? C'est comme qui dirait de la raclure de grenier. Oui, mais ça porte bien son nom. Il y a beaucoup de seigle là-dedans, non ? Avec de l'ergot. Sûrement un peu, oui. Il vient d'où cette raclure ?
60:27
C'est un boulanger qui la récupère chez les paysans. Il me la porte à moudre pour se faire un petit supplément de farine.
60:32
Ça donne un papa terrible !
60:37
Le 10 août 1954, le procès pénal du menier Maurice Maillet et du boulanger Roquebriand s'ouvre à Nîmes, dans une ambiance de révolte.
60:46
Les victimes sont furieuses et elles exigent réparation. Le juge d'instruction chargé de l'affaire est quant à lui au bout du rouleau. L'enquête officielle a conclu à la responsabilité du panogène, mais de multiples analyses accréditent la thèse de l'ergot. Finalement, en l'absence de preuves, le juge prononce un non-lieu. Briand et Maillet sont relâchés.
61:10
L'affaire va encore se poursuivre pendant près de 20 ans sur le plan civil. En 1954, le tribunal d'Uzès condamne le boulanger Briand pour vice caché. Il est condamné à dédommager la veuve de la première victime, Félix Mison, le seul dont on a retrouvé des traces de mercure, donc de panogène, dans les viscères.
61:30
Roquebriand se retourne alors contre le meunier Maillet et l'union meunière du Gard. Tous deux sont condamnés en avril 1958, mais le tribunal retient cette fois la thèse de l'ergotisme. Maurice Maillet fait appel de la décision et obtient gain de cause. Il est finalement blanchi en 1960.
61:49
Le dernier acte de ce feuilleton judiciaire a lieu 22 ans après les faits. En 1973, la cour de cassation rend finalement un jugement définitif et reconnaît la responsabilité de Maurice Maillet et du boulanger Roquebriand. La condamnation de Briand est une pure formalité. En 1973, le boulanger qui a fabriqué le pain maudit de Pont-Saint-Esprit est déjà mort depuis 5 ans.
62:15
La justice, tout comme l'enquête de police, n'a pas su apporter de réponse satisfaisante aux événements qui ont agité Pont-Saint-Esprit en août 51.
62:24
Par la suite, de très nombreux enquêteurs, chercheurs et journalistes se sont penchés sur ce fait divers peu ordinaire pour essayer de comprendre ce qui s'était passé. Nous allons à présent vous passer en revue les thèses les plus répandues.
62:37
Il n'y a personne dans ce village qui n'est perdu. Un jour, quelqu'un dit remplaçable. Et tous, à chaque fois, ont ressenti si douloureusement cette perte qu'ils en sont venus à tout et de la vie elle-même. Ces choses-là, j'aurais voulu...
62:51
que tu n'es jamais allé connaître. C'est le dimanche matin, vers les 11 heures, je suis allé à la boulangerie, M. Briand était absent, et j'ai dit à sa fille qui servait, j'ai l'impression que votre pain est toxique.
63:08
Et elle m'a répondu, vous n'êtes pas le premier à me le dire, évidemment, il doit y avoir quelque chose d'anormal.
63:14
Des suspicions, des procès, des non-lieux. Un boulanger décédé avant que le jugement ne soit rendu. Vraiment, cette affaire de Pont-Saint-Esprit est pour le moins étrange. Alors, qui est le coupable ? Qui est le meurtrier ? Si ce n'est pas un humain, c'est quoi ?
63:39
Dès l'apparition des premiers symptômes, les trois médecins de Pont-Saint-Esprit penchent pour une intoxication à l'ergot de seigle, qu'on appelle aussi ergotisme, feu de Saint-Antoine ou bien encore le mal des ardents. Un mal sûrement aussi ancien que la culture de céréales. Les premiers témoignages remontent aux Assyriens en 600 avant Jésus-Christ.
64:02
Pourquoi le mal des ardents ? L'ergot provoque des gangrènes. Les victimes ont tous l'impression d'être dévorées par les flammes de l'enfer. C'est ce qui m'a mis sur la piste, d'ailleurs. J'ai lu un article récemment. Voilà.
64:15
Un chercheur suisse a isolé l'alcaloïde responsable de ses hallucinations, le LSD.
64:21
A partir du Moyen-Âge, il arrive régulièrement que des farines de seigle soient contaminées par un champignon microscopique appelé ergot de seigle, dont le LSD est la version synthétisée en laboratoire. Ce champignon parasite est écrasé par les meules en même temps que les céréales qu'il a contaminées. Une fois réduit en poudre et mélangé à la farine, il est impossible de le détecter. Hélas, en ces temps reculés, où la médecine est encore balbutiante, l'ergotisme, qui provoque divers symptômes physiques et psychiques impressionnants, n'est pas reconnu comme une maladie, mais comme un cas de sorcellerie ou de possession par le diable.
65:05
Les malades se tournent alors vers la religion pour être délivrés du mal et sont, dans le pire des cas, brûlés sur un bûcher.
65:19
C'est seulement durant la seconde moitié du XVIe siècle que l'allemand Adam Lonitzer décrira pour la première fois l'ergot de Seigle dans un ouvrage de médecine. Mais ce n'est qu'en 1777 que l'origine de ce fléau est identifiée grâce aux travaux de l'abbé Tessier qui démontra que l'administration de poudre d'ergot à des canards et des porcs produit les symptômes de la terrible maladie.
65:45
Des symptômes qui ressemblent étrangement à ceux observés dans les maisons et les rues de Pont-Saint-Esprit pendant l'été 1951. Délires, convulsions, excitations physiques, désorientations et hallucinations. Ah, Seigneur.
66:03
Restez tranquille. Tout va bien, restez tranquille. Non, non !
66:16
Oui, mais il y a un mais, peut-être même plusieurs, que nous allons énumérer. Tout d'abord, lorsque le pain est contaminé par l'ergot de seigle, il est plus sombre et nauséabond. Or, les témoins ont tous affirmé que le goût, l'odeur et la texture du pain étaient tout à fait normaux.
66:45
Le doute s'installe et se renforce même le 3 septembre 1951. Une seconde expertise menée par le Laboratoire des subsistances militaires de Marseille affirme qu'il n'y a pas de traces d'ergot dans les échantillons analysés. Autre problème soulevé par les journalistes du matin... Comment un seul sac de farine toxique a-t-il pu contaminer autant de personnes alors que la minoterie de Maillet avait produit plusieurs tonnes de farine distribuées sur plusieurs régions du sud de la France ?
67:15
Soit toute une partie de la population du sud aurait été intoxiquée par une énorme quantité de farine frelatée, soit l'intoxication était moindre car mélangée et dissoute dans de la bonne farine et dans ce cas, elle n'aurait provoqué que peu ou pas de symptômes sur l'ensemble des consommateurs de pain contaminés.
67:36
Mais dans le cas qui nous intéresse, c'est un seul sac de farine qui semble avoir été fortement infecté. Sans oublier que l'ergotisme ne suffit pas à expliquer tous les symptômes cliniques constatés par les professionnels de la santé et que les cas de troubles psychiques et physiques vont perdurer pendant plus de deux mois après l'apparition des premiers signes alors que la boulangerie incriminée a été rapidement fermée. Il est même mentionné un cas de rechute en décembre 1951.
68:27
D'expertise en contre-expertise, d'autres pistes que l'ergot de Seigle sont à présent explorées, comme par exemple le panogène. C'est l'hypothèse qui est retenue par la justice avant son abandon en 1965.
68:40
Je suis resté exactement 21 jours sans dormir. Absolument impossible de fermer l'oeil, malgré tous les calmants et somnifères que le médecin a pu m'administrer. Alors, il est évident, quand on reste 21 nuits sans dormir, l'esprit travaille. Eh bien, mes nuits, je les ai passées à compter, à murmurer le mot de saxophile, qui n'arrive absolument à rien, sans arrêt, à compter les perles d'un rideau qui se trouvait dans la pièce, ou alors, à certains moments, venir ici, là, sur le palier que vous avez, regarder combien il y avait de hauteur, et il me disait, si tu tombais en bas, tu te ferais mal.
69:22
Est-ce que si tu tombais en bas, tu te ferais mal ? J'étais attiré par cette espèce de gouffre que je sentais, cette cage d'escalier, mais j'étais ce faisant assez lucide pour ne pas vouloir sauter, ne pas faire de bêtises.
69:35
Le panogène, c'est un fongicide puissant qu'on utilise en agriculture pour la conservation des grains. L'un des composants principaux du panogène, c'est un dérivé du mercure, le dichyandiamide de méthylmercure. Et l'empoisonnement au mercure est réputé causer des atteintes neurologiques, telles que des hallucinations. Quelques semaines après le début des événements d'août 1951, un médecin suédois contacte les autorités françaises.
70:02
Il a pris connaissance de l'affaire de Pont-Saint-Esprit en feuilletant un numéro de Paris Match. La description des symptômes faites par le journaliste manque de précision, mais il lui semble reconnaître les signes d'un empoisonnement au panogène, similaire à celui vécu par des ouvriers suédois quelques semaines plus tôt.
70:20
On ne sait pas exactement comment le panogène serait entré en contact avec la farine.
70:40
Il aurait servi à la conservation des grains qui auraient ensuite servi à fabriquer la farine.
70:46
Ou alors, les ballots auraient pu être contaminés pendant leur transport à bord d'une camionnette qui aurait auparavant transporté du panogène. Tout ça n'est pas très clair. Quoi qu'il en soit, cette hypothèse intéresse beaucoup la justice et les médecins suédois sont convoqués et consultés pendant la préparation du procès du meunier Maillet.
71:07
Et là, les médecins suédois sont formels. Les symptômes observés à Pont-Saint-Esprit ne sont pas les mêmes que ceux observés lors de l'empoisonnement des ouvriers suédois. Les spiripontins ne souffrent ni de descamations, c'est-à-dire d'une perte des couches superficielles de l'épiderme, ni d'atteinte rénale.
71:26
De plus, un empoisonnement au mercure entraîne de l'hypertension et de la tachycardie. Mais à Pont-Saint-Esprit, on a observé bradycardie et hypotension.
71:36
En réalité, de toutes les affections auxquelles je pense, je n'en connais pas de plus cruelle que la démence, monsieur. Elle ampute un homme de sa raison, de sa dignité, de son âme.
71:48
Elle le fait tellement...
71:53
Tellement lentement, sans le moindre remords.
71:58
Je vous en prie, monsieur. Je suis motivé, j'ai étudié cette science et ce que je dois désormais acquérir, c'est l'expérience.
72:06
Les conclusions des médecins suédois seront à nouveau confirmées plus tard, en 1965, par une thèse en pharmacologie commandée par les Meuniers. Le panogène est définitivement écarté des causes probables dans l'empoisonnement de Pont-Saint-Esprit.
72:22
Pourtant, malgré les incohérences et les expertises, c'est cette thèse qui est retenue par la justice. Le juge d'instruction identifie officiellement le panogène comme étant la cause des maux de Pont-Saint-Esprit et il prononce la fin de l'enquête en juillet 1954. L'État sauve le pain, définitivement hors de cause, et il sauve aussi les meuniers.
72:45
Que ce soit dans les années 50 ou dans les décennies qui suivent, la thèse officielle ne satisfait pourtant personne et de très nombreux enquêteurs amateurs et professionnels vont continuer à chercher la cause du coup de folie de Pont-Saint-Esprit. L'une des autres thèses étudiées sérieusement, c'est un empoisonnement du pain par l'agène, un additif chimique utilisé pour rendre la farine plus blanche.
73:15
La gêne est le nom commercial du trichlorure d'azote. Le composé est connu pour ses effets neurotoxiques, ce qui a mené à son interdiction dès 1949.
73:25
Mais certains boulangers continuent pourtant à l'utiliser en cachette, et le pain incriminé, celui de Roquebriand, a justement la particularité d'être bien blanc.
73:36
L'empoisonnement par la gêne semble pourtant, lui aussi, assez peu probable. Oui, le composé entraîne des troubles neurologiques, mais seulement à la suite d'une consommation sur le long terme. On n'a jamais vu d'effet soudain, comme ceux observés chez les spiripontins.
73:51
Quand vous avez préparé ma levure à la nuit du 15 août, vous n'avez pas mélangé de produits pour blanchir le pain ?
73:58
Tu te dois passer ? Toi aussi ?
74:05
Cette nuit-là, j'ai vu des tâches bizarres sur les sacs de farine. Mais pourquoi tu ne laissais pas montrer ? Vous étiez énervé. Ensuite, j'ai oublié. Je devrais le dire à le commissaire, vous croyez ?
74:16
Pendant l'enquête officielle de 1951 et par la suite, on envisagera toutes les causes possibles et imaginables pour expliquer ce qui a bien pu piquer les habitants de Pont-Saint-Esprit.
74:28
La ville voit défiler tout un tas d'experts plus ou moins crédibles qui ont chacun une thèse à défendre. Un journal, cité par l'historien Stephen Kaplan, observe « On accuse le boulanger, son mitron, puis l'eau des fontaines, puis les modernes machines à battre, les puissances étrangères, la guerre bactériologique, le diable, la SNCF, le pape, Staline, l'église, les nationalisations. » On accuse Roquebriand d'avoir voulu se venger de la ville toute entière après sa défaite aux dernières élections.
74:59
On va même accuser une gitane qui est passée près de la boulangerie d'avoir jeté un sort à la farine. Aucune de ces hypothèses pourtant n'est vraiment convaincante.
75:08
C'était la guerre froide à l'époque.
75:10
Les coups bas, il devait y en avoir.
75:16
Entre l'Amérique et la Russie, je pense que l'URSS...
75:20
Non, la sorcellerie, moi je ne sais pas, non, non, non.
75:25
En 1982, un médecin, le docteur Claude Moreau, propose une nouvelle hypothèse. Il explique les événements de Pont-Saint-Esprit par une intoxication suite à l'ingestion d'une moisissure très particulière, l'aspergillus fumigatus. L'aspergillus fumigatus produit plusieurs toxines, dont certaines sont des ergolines capables de provoquer des symptômes psychiatriques.
75:48
La moisissure aurait pu se développer dans les silos à grains où était conservé le blé, puis contaminait la farine. Une étude montre qu'étant donné les conditions météo en août 1951, le développement de cette mycotoxine est tout à fait probable.
76:03
Y a-t-il un moyen d'éviter le pire ? On ne peut que prier.
76:10
L'aspergillus fumigatus était quasi inconnu en 1951, ce qui explique que cette hypothèse n'ait pas été envisagée à l'époque.
76:18
À la différence de la thèse de l'empoisonnement par l'ergot de seigle, elle pourrait expliquer pourquoi le pain avait un aspect tout à fait ordinaire et pourquoi les événements sont restés circonscrits à Pont-Saint-Esprit. Pourtant, là encore, cette théorie ne résiste pas à l'examen clinique.
76:34
D'après le pharmacien Jonas Meuns, spécialiste du centre antipoison de Belgique, les symptômes observés à Pont-Saint-Esprit ne collent pas vraiment avec ceux observés lors de l'ingestion de cette moisissure.
76:46
Et je vous assure que ça n'arrivera jamais.
76:53
Quelqu'un s'est échappé.
77:22
S'ils atteignent la ville, c'est fini pour nous. Ils n'ont aucune chance.
77:34
Au début, j'avais des doutes.
77:37
Et je pense que ces doutes étaient dus au fait qu'au fond de moi-même, j'espérais secrètement que ce ne soit pas une expérimentation. C'était dur d'imaginer que mon propre gouvernement puisse en arriver là. Mais dans le même temps, j'enquêtais sur plusieurs pistes dans le cadre de mon livre et je me rendais compte, peu à peu, de ce que le gouvernement et l'armée américaine étaient capables de faire.
78:03
Ma naïveté commençait à s'estomper sérieusement.
78:13
Il y a de quoi s'y perdre dans toutes ces propositions de poison. Assez pour que la justice piétine sur ce dossier jusqu'en 1973 concernant l'origine de l'intoxication et la culpabilité du boulanger brillant.
78:29
Le mystère du pain maudit semble loin d'être élucidé. Mais ce n'est pas parce qu'un dossier classé qu'une affaire est pour autant morte et enterrée. En 2009, l'affaire des possédés de Pont-Saint-Esprit remonte à la surface avec la parution d'un livre qui va faire grand bruit. « A terrible mistake » écrit par l'américain Hank P. Albarely Jr.
78:54
Le journaliste et spécialiste des services secrets prétend avoir enfin percé le mystère de cette sordide tragédie. Le coupable n'est pas l'eau, l'engrais, le mercure, l'ergot de seigle ou les mycotoxines. Pour lui, le coupable, c'est le LSD. Le LSD, une drogue synthétique et chimiquement proche de l'ergot de seigle ayant des effets psychotropes puissants.
79:22
La trépanation.
79:25
Une étrange procédure médicale pratiquée par des sauvages sur les sujets, possédée par les esprits malins. En perçant un trou dans le crâne de leurs congénères, ils pensaient que cela permettait aux démons de s'échapper. Ne touchez pas !
79:37
Ne touchez pas ! Laissez-moi !
79:47
Laissez-moi ! Aidez-moi !
79:51
Pendant toute la période de la guerre froide, la CIA a réalisé de nombreuses opérations secrètes visant la manipulation mentale des populations. Son objectif était clair, créer un sérum de vérité infaillible. Au cours de son enquête, Albarelli obtient divers documents déclassifiés. Pas tous, certains ont été volontairement détruits par la CIA dans les années 70.
80:17
D'autres sont expurgés avec de larges et épaisses lignes noires à la place du texte. Mais dans ce puzzle de documents, il découvre l'histoire intrigante d'un biochimiste de la CIA, Frank Olson, mort le 28 novembre 1953 à Manhattan.
80:36
cause du décès, défenestration.
80:40
Certaines personnes pouvaient avoir un mauvais trip si on leur donnait du LSD à leur insu. C'est très anxiogène ce genre de drogue. Ceux qui n'avaient jamais essayé, ou ceux qui étaient un peu fragiles, avec une bonne dose de LSD, ils pouvaient avoir un mauvais trip.
81:04
Voilà une mort bien étrange. Assez pour vouloir en savoir plus sur ce grand spécialiste des armes chimiques qui menait des expériences sur le LSD et qui s'était rendu en France quelques mois avant le drame de Pont-Saint-Esprit. D'après sa femme, c'était un homme déprimé et qui un jour lui a dit « J'ai commis une terrible erreur.
81:27
Mais de quel genre d'erreur parlait-il ? Il n'aura pas eu le temps de le révéler son terrible secret, car à l'âge de 43 ans seulement, il saute dans le vide depuis le 13ème étage de sa chambre à l'hôtel Statler de Manhattan. C'est seulement en 1975 que sa famille apprend officiellement de la part d'un porte-parole du gouvernement que Frank Olson a ingéré du LSD à son insu.
81:53
Son fils est encore convaincu aujourd'hui que son père ne s'est pas suicidé, mais qu'il a été assassiné. En 1994, Eric Olson obtient l'exhumation du corps de son père. Le légiste chargé de l'autopsie rend très vite ses conclusions. Frank Olson a souffert d'un traumatisme dû à un coup. Coup donné avant de tomber par la fenêtre.
82:16
Non, alors, il ne serait pas devenu avec un dé à coudre à prendre sainte-esprit ?
82:23
à mettre un poison ici. Ils en auraient foutu dans la France entière, les Américains, alors. À temps de faire. Mon humble avis, c'est une blague encore inadmissible.
82:35
Parce qu'on fait quelque chose bien ou on ne le sait pas.
82:39
Pendant son enquête, Albarelli entre en contact avec des anciens de l'armée et de la CIA qui ont côtoyé Frank Olson. Deux d'entre eux lui expliquent, sous couvert d'anonymat, que l'histoire tragique de Pont-Saint-Esprit est en fait une opération conjointe du SOD, Special Operations Department, et de la CIA.
83:01
Mais lorsqu'il demande si d'autres services secrets, par exemple le français, ont participé à l'expérience, c'est le silence radio.
83:10
Il est évident que cette substance ne tombait pas du ciel. Ce n'était pas dû à une catastrophe naturelle. C'était quelque chose d'organisé, placé volontairement, de contrôlé.
83:21
Donc, que ce soit du LSD ou quelque chose d'autre, ça ne change rien sur le fond. Ce qui s'est passé à Pont-Saint-Esprit n'est pas un phénomène qui s'est déroulé une seule fois dans un petit village français. C'est dans la lignée d'autres expérimentations qui ont eu lieu sur des citoyens des États-Unis et pour lesquels il existe des documents incontestables.
83:42
L'histoire est de plus en plus sordide. En amassant documents et témoignages, Albarelli se dit que la réalité dépasse la fiction. Une conviction de plus en plus forte s'impose à lui, c'est même une évidence, c'est le LSD qui a intoxiqué le bourg de Pont-Saint-Esprit et provoqué la mort de cette personne.
84:02
Hank Albarelli est sûr de pouvoir trouver le lien indiscutable entre les expérimentations de la CIA et l'affaire de Pont-Saint-Esprit. Sa tenacité va se révéler payante. L'incident de Pont-Saint-Esprit est cité dans une conversation entre un ancien de la CIA et le représentant américain du laboratoire Sandoz, fournisseur de LSD pour la CIA.
84:29
Le responsable du laboratoire explique à son interlocuteur qu'il ne s'agit pas d'ergot de seigle, mais d'un composant du LSD qui a été découvert en 1938 par Albert Hoffmann, un chimiste suisse des laboratoires sans dose, rebaptisé Novartis depuis 1996.
84:49
Ils testaient toute une gamme de drogues hallucinogènes, comme le LSD, la marijuana ou des produits comme ça. Mais ils en ont profité pour faire des recherches sur d'autres drogues à haute dose, comme l'atropine, la scopalomine ou le benzylate, des drogues très puissantes. Au bout d'un moment, beaucoup de ces soldats n'étaient plus bons à rien et les médecins ne pouvaient plus poursuivre leurs tests car il s'agissait d'un laboratoire aux capacités limitées.
85:15
En d'autres termes, ils devaient trouver de nouveaux terrains d'expérimentation.
85:21
Pour Albarelli, l'opération du Gard s'appelait MK Naomi et aurait consisté, après une pulvérisation aérienne sans effet, à faire ingérer du LSD aux habitants de Pont-Saint-Esprit, peut-être d'ailleurs via le pain. Il affirme avoir mis la main sur un rapport top secret publié en 1949 par le directeur de recherche de l'arsenal d'Edgewood qui stipule que l'armée américaine doit faire tout ce qui est en son pouvoir pour lancer des expériences de terrain en utilisant le LSD.
85:54
A noter aussi que Sandoz possédait un site situé à quelques centaines de kilomètres au nord de Pont-Saint-Esprit, à Bâle, en Suisse, et qui était le seul à l'époque à pouvoir produire du LSD.
86:13
Grâce à la loi sur la liberté de l'information, notre enquêteur chevronné obtient aussi un rapport de 1955, partiellement expurgé de la CIA, intitulé « Une étude du LSD-25 par la CIA ». Un rapport qui contient des informations détaillées sur la fabrication et l'usage du LSD. Hélas, la section sur la France et Pont-Saint-Esprit a été presque entièrement censurée.
86:41
Albarelli a demandé une copie intégrale, mais les responsables de la CIA ont refusé de lui en fournir une.
86:50
Ils savaient ce qu'on allait faire et on les prévenait autant qu'on pouvait. Il ne fallait pas qu'on dévoile le nom des drogues car certaines étaient faites de façon artificielle. Et si on donnait le nom, ça aurait permis de donner leurs composants.
87:10
On avait peur que les soviétiques les découvrent, car ils nous espionnaient. On pensait qu'ils étaient en avance sur nous, mais en fait, ce n'était pas le cas. Alors ils nous pistaient pour voir ce qu'ils pouvaient apprendre de ce qu'on faisait. Ils ont d'ailleurs développé les mêmes drogues par la suite.
87:28
Ce qui est sûr, c'est que la CIA a déjà mené des opérations similaires et à grande échelle sur son territoire. Grâce à des fonds secrets, des travaux sont menés sur une vingtaine de campus.
87:41
Bill Clinton présentera officiellement des excuses en 1995. Les voici.
87:53
Des milliers d'expérimentations gouvernementales ont eu lieu dans les hôpitaux, les universités et sur les bases militaires, un peu partout dans le pays. Dans de trop nombreux cas, aucun accord formel n'a été demandé. On a dissimulé à des Américains ce qu'ils subissaient. Et bien au-delà, des cobayes eux-mêmes, cette tromperie a dupé leur famille et toute la nation.
88:21
Les documents photos et vidéos sont insoutenables, tout comme les témoignages de ceux et celles qui ont survécu à ces sévices.
88:31
Je pense que c'était des vrais patriotes, et on ne les a pas assez remerciés pour ça. On les a traités de rats de laboratoire innocents, mais ce n'était pas du tout ça.
88:38
Charles Grungeon, décédé en 2016, se souvient qu'à l'époque, on avait déjà évoqué l'hypothèse à Pont-Saint-Esprit d'une expérimentation destinée à contrôler une révolte de la population.
88:52
Charles a peut-être croisé, sans le savoir, en 1951, le chimiste Albert Hoffman qu'on a fait venir dans le Gard quelques jours après le drame. Il a d'ailleurs confirmé sur place que les symptômes observés dans la population laissaient penser qu'elle avait été massivement victime d'un alcaloïde proche du LSD. Mais de retour à Bâle, il s'est rétracté sans donner d'explications supplémentaires.
89:21
Pression exercée par sa hiérarchie, intimidation de la CIA, on ne sait pas. C'est un mystère de plus, ajouté à l'énorme dossier des possédés de Pont-Saint-Esprit. Conspiration, affabulation, expérimentation, empoisonnement, toutes ces questions sont encore aujourd'hui d'actualité. Quand saurons-nous enfin la vérité ? A-t-elle été déjà dévoilée ? ou une autre piste étonnante, déroutante, auquel les spécialistes n'ont pas encore pensé, va-t-elle prochainement faire voler en éclat nos convictions les plus profondes ?
90:01
En attendant de nouveaux rebondissements, nous vous proposons de vous livrer à présent nos impressions sur cette affaire des possédés de Pont-Saint-Esprit.
90:22
Et c'est là que réside le paradoxe de la folie et le grand danger de notre profession. Voilà pourquoi je vous mets en garde, messieurs, vous qui allez embrasser la carrière de médecin alieniste. Ne croyez rien de ce que vous entendez et seulement la moitié de ce que vous voyez.
90:42
En relisant mes notes concernant mon avis sur cette affaire de Pont Saint-Esprit, j'ai tous les symptômes de la prise de tête qui réapparaissent, donc une forte migraine. Quel sujet complexe et surtout difficile de dire qui ou quoi si longtemps après les faits. Le premier coupable, selon moi, ne s'appelle pas Boulanger Roquebriand, ne s'appelle pas Minotier Maurice Maillet, mais négligence. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, dans une période encore difficile pour la France, où les contrôles sanitaires sont beaucoup moins drastiques qu'aujourd'hui, Je suis persuadé que les normes hygiéniques étaient peu ou pas respectées, ce qui laisse la possibilité, à de nombreuses reprises, entre exploitation, récolte, transport et transformation, d'une dégradation possible de la matière première.
91:25
Dégradation involontaire, donc au pire dans un tribunal, je pense que la sentence la plus juste aurait été coupable par négligence. Maintenant, concernant l'origine de la contamination, J'ai peine à croire que ce soit l'ergot de seigle. Au risque de me répéter, au contact de l'eau, l'ergot de seigle devient violacé et dégage une odeur très désagréable. Ici, ce n'est pas le cas. Et autre chose qui semble improbable, c'est la quantité d'ergot de seigle concentré dans une seule et même balle de farine.
91:57
On est sûr de la production de type régional et industriel, donc soit c'est plusieurs tonnes de farine qui sont contaminées en même temps, et donc un nombre impressionnant de personnes sont malades, soit le champignon est dilué dans d'énormes doses de farine, et dans ce cas précis, personne ne ressent les effets physiques ou psychiques du parasite. Pour la CIA, j'ai mis là aussi un gros doute. Par contre, j'ai regardé un documentaire avec des témoignages d'Américains et d'Américaines qui, à l'insu de leur plein gré, ont participé pendant la guerre froide, à des tests.
92:28
Ce documentaire ne m'a pas choqué, mais traumatisé. Je n'ai pas de mots assez forts pour vous dire ce que ces gens ont fait. C'est juste abject, honteux. Il y a des séances d'électrochoc, des lobotomies, drogues, sévices corporels en tout genre.
92:45
En plus des populations défavorisées, des prostituées, des personnes atteintes de maladies mentales, des prisonniers aussi, des enfants et des ados orphelins, et même des soldats américains, l'armée a drogué à leur insu plus de 5700 militaires entre 1953 et 1965.
93:03
Oui, la CIA était à l'époque capable de tout et elle avait carte blanche. Je ne vois pas pourquoi elle aurait mené un test grandeur nature sur un village français alors qu'elle faisait déjà tout cela aux Etats-Unis sur sa propre population. Il n'y avait pas de limite entre leurs mains, vous n'étiez strictement plus rien.
93:20
Maintenant, pour les autres possibilités, je suis un peu comme les victimes de l'époque qui ont tenté de savoir ce qui s'est réellement passé. Comment dire ? Je suis un peu découragé ou plutôt perplexe. À gênes, panogènes, mycotoxines, on manque d'experts et de documentation sur le sujet.
93:38
Concernant cette hypothèse des moisissures et de leurs toxines susceptibles de coloniser les champs de céréales, c'est celle qui me semble la plus séduisante, excepté peut-être l'ergot de seigle. La seule mycotoxine dans toutes les variétés qui existent qui peut créer des symptômes de type hallucination, on en a parlé tout à l'heure, c'est l'aspergillus fumigatus. Et elle se développe dans des conditions humides. Eh bien, ça tombe bien ! puisque le moulin du Minotier a été inondé d'après le témoignage d'un certain M. Buré.
94:10
M. Buré, ancien directeur de l'école de Meunry dans la Vienne. Dans les années 60, de nombreuses études et l'astro-tardive pour les victimes de Pont-Saint-Esprit vont être publiées sur la toxicité de l'aspergillus. On apprend qu'elle se plaît dans des endroits confinés et que la chaleur d'un four n'arrive pas à détruire ses effets indésirables sur l'homme. Elle peut même survivre dans le produit fini. Dernière chose, le champignon peut même se développer après la cuisson si certaines conditions sont réunies comme beaucoup d'humidité et une température d'environ 35 degrés.
94:43
Herdy Kohl et GW Kirksey expliquent en 1977 que son ingestion provoque des vertiges, des hallucinations, des états hystériques semblables à ceux que cause le LSD.
94:56
Pour les détails scientifiques, je vous invite à faire vos propres recherches sur Internet. Vous verrez que la galaxie des mycotoxines est impressionnante. Il y a des groupes et des sous-groupes aux propriétés plus ou moins toxiques pour les animaux et les hommes. Que dire de plus ? Peut-être que lorsque j'ai pris connaissance des agissements de la CIA dans les années 50 et 60, je me suis dit que le parasite le plus dangereux pour l'homme, c'est sans doute l'homme.
95:23
Et toi, Anne, comment tu as vécu cette enquête entre biologie, chimie, boulangerie et folie ? T'en penses quoi, toi, de cette affaire des possédés de Pont-Saint-Esprit ?
95:41
Mon sentiment à la sortie de cette enquête, c'est plutôt celui d'une immense frustration. Aucune des explications envisagées n'est satisfaisante, et j'ai beau retourner le problème dans tous les sens, là je ne vois pas comment on pourrait encore progresser. D'après les pharmaciens dont on a retrouvé les témoignages, l'hypothèse de l'ergot de Seigle semble la plus pertinente au vu des symptômes, mais alors je ne vois pas comment expliquer que la maladie de Pont-Saint-Esprit n'ait touché que 300 personnes.
96:09
En ce qui concerne le LSD et la CIA, j'avoue que j'y crois pas non plus. Déjà, les hallucinations des spiripontins ne ressemblent pas à celles qu'on a quand on est sous LSD, et l'hypothèse n'est pas cohérente avec la façon dont les événements se développent. Quand on prend du LSD, on ressent les effets au bout de quelques minutes, ou au pire, au bout de quelques heures, mais certainement pas au bout de 4 jours. Et dans le cas de Pont-Saint-Esprit, la boulangerie de Roquebriand est fermée à partir du 20 août. Donc si c'est vraiment son pain qui était le vecteur de ce qui a contaminé les habitants, dans le cas du LSD, la nuit d'apocalypse n'aurait tout simplement jamais eu lieu.
96:44
Il paraît qu'il y a deux erreurs à ne pas commettre avec les complots, c'est en voir partout et en voir nulle part. Et là, je pense que ce serait une erreur d'en voir un. Oui, la CIA a fait des expériences dégueulasses sur des civils à base de LSD, et oui, ce qui s'est passé à Pont-Saint-Esprit l'a sûrement beaucoup intéressé. Mais je ne pense pas que la CIA soit à l'origine de ce qui s'est passé là-bas. Ne serait-ce que pour une raison tout à fait logique, si on conduit une expérience de ce genre, on a envie de savoir si ça marche, il me semble en tout cas. Donc je pense que la CIA aurait envoyé des observateurs.
97:18
Mais des étrangers, ça se remarque vite dans une petite ville de 4000 habitants, d'autant plus qu'avec le climat de paranoïa qui régnait en août 51, on les aurait très certainement remarqués.
97:29
Mais en fait, personne n'a signalé la présence d'inconnus à ce moment-là.
97:35
Et s'il s'était agi réellement d'une opération menée conjointement avec les autorités françaises et la CIA, on l'apprendra peut-être d'ici quelques années finalement, puisque les documents de l'armée française relatifs à cette période seront déclassifiés en 2026.
97:51
A force de réfléchir, moi j'en suis venue à me demander si c'était vraiment le pain finalement qui avait créé tous ces événements. Il semble y avoir un consensus autour de cette théorie, mais je ne comprends pas comment il est possible que les symptômes se poursuivent sur plusieurs jours alors que plus personne ne mangeait de pain et que tout le monde était passé aux biscottes.
98:09
Et puis, comment c'est possible que les gens aient fait des rechutes jusqu'en décembre, soit 5 mois plus tard, alors qu'on peut imaginer que tout le circuit du pain des agriculteurs ou boulangers était sous étroite surveillance ? Je pense qu'il est possible que la cause réelle de tout ça nous échappe encore, et je pencherais plutôt pour une cause biologique type mycotoxine, même si dans le cas présent, les symptômes sont sujets à interprétation.
98:33
Malheureusement, vu que les prélèvements ont été faits avec une bonne dose d'amateurisme, et plus le temps passe, moins on a de chances de découvrir le fin mot de l'histoire. Mais comme l'esprit humain a toujours besoin de trouver des réponses, je pense qu'on n'a pas fini d'entendre parler de bon Saint-Esprit.
98:50
Et c'est là l'autre point que je trouve assez fascinant dans cette histoire, c'est de voir à quel point elle met en lumière nos propres biais intellectuels. Selon ce qu'on croit et selon nos opinions, on va finalement accuser l'un ou l'autre et on va pencher pour l'une ou l'autre des explications. Pont Saint-Esprit, c'est une affaire qui cristallise toutes les oppositions de l'époque. Planification contre libéralisme, communisme contre américanophile, gaulliste contre socialiste. Et ça continue maintenant encore en opposant les pros et les anticomplots.
99:22
On va à présent vous proposer de quoi lire, écouter, regarder et réfléchir jusqu'au petit matin afin de vous perfectionner dans la confection du pain, la folie, les drogues, le département du Gard, les années 50, la CIA, les champignons toxiques et les expertises policières.
99:39
On commence par « Le pain maudit, retour sur la France des années oubliées, 1945-1958 », un livre de l'historien Stephen Kaplan, paru en 2008 aux éditions Fayard. À lire aussi « Le mal des ardents », qui évoque l'ergotisme, son auteur et le journaliste et écrivain Francis Zamponi. Autre référence, « Le livre noir de la CIA » aux éditions « J'ai lu », proposé par Yvonique Denoel, historien et spécialiste du renseignement.
100:08
Parlons d'un roman à présent, Pont-Saint-Esprit, Les cercles de l'enfer, paru en 2015 aux éditions La Clé d'Argent. Laurent Montezé nous narre l'histoire du jeune Jacques qui est de retour en août 1951 dans son village natal de Pont-Saint-Esprit, après trois ans d'absence pour des études. Enfin, Terrible Mistake de Hank Albarelli, sorti en 2009. Disponible uniquement en anglais, ce pavé de presque 900 pages soutient l'hypothèse d'une intoxication volontaire de la population de Pont-Saint-Esprit par la CIA qui menait à l'époque des tests grandeur nature sur les effets du LSD.
100:47
Hank s'appuie sur de nombreux documents déclassifiés et quelques témoignages.
100:52
Si vous préférez les images qui bougent aux pages qui se tournent, disponible en DVD, le téléfilm « Le pain du diable » réalisé par Bertrand Arthuis est diffusé pour la première fois en février 2010 sur France 3. Il relate l'histoire de l'été 1951. Les scènes en extérieur ont été tournées à la fin de l'été 2009 dans les rues de Pont-Saint-Esprit.
101:14
Réservé à un public averti, il y a aussi le documentaire « Les cobayes de la CIA » qui met en lumière les sévices psychologiques et physiques perpétrés par les services secrets américains pendant la guerre froide. Cela va de l'inoculation de la syphilis en passant par la prise de LSD, sans oublier lobotomie, radiation, électrochoc sur des personnes non consentantes.
101:38
Les cobayes de la CIA est signé Olivier Piguetty, qui est aussi le réalisateur du documentaire diffusé sur France 3 le mercredi 8 juillet 2015, un village empoisonné par la CIA, Pont-Saint-Esprit, 1951.
101:50
Faut que tu te reposes, c'est ta sixième nuit blanche d'affilée. C'est inhumain.
101:58
Et c'est ici que l'on quitte le petit bourg du pain maudit. Merci d'avoir été des nôtres jusqu'à la dernière minute de ce podcast Nuit Blanche. Merci aussi pour vos messages et votre écoute attentive de cette première saison de 8 épisodes de Nuit Blanche qui s'achève ma foi ici.